Eric McLay
Texte soumis à l'hebdomadaire Driftwood, le 16 Septembre 2004
Introduction
"Pourquoi ce tas de coquilles est-il là?" s'exclamait la note manuscrite sur le formulaire de site archéologique. Découvert par un résident de l'île de Salt Spring, ce site archéologique très ancien fut trouvé de façon surprenante le long d'un chemin de randonnée au sommet d'une montagne à près d'un kilomètre et demi du rivage et à plus de180 m (600 pieds) au dessus du niveau de la mer. La majorité des sites archéologiques connus répertoriés sur l'île de Salt Spring sont situés sur le front de mer, là où les populations de Salish de la Côte s'établissaient historiquement. La découverte de ces rares tas de coquilles "à l'intérieur des terres" dans les Iles-Gulf du Sud a souvent aiguillonné la curiosité de nombreux résidents de l'île: "Est-ce que ce sont d'authentiques vestiges archéologiques?", et si oui , Que faisaient là ces membres des Premières Nations, dans le passé, si loin du rivage?".
D'un point de vue régional, les tas de coquilles à l'intérieur des terres sur l'île de Salt Spring sont très rares, ils ont un caractère unique et sont très mal interprêtés. En dépit du millier de sites archéologiques situés dans les Iles-Gulf, il existe moins de 30 sites de tas de coquilles répertoriés situés à l'intérieur des terres. En 1987, des archéologues effectuèrent pour la première fois des fouilles dans un rare ensemble de sites archéologiques à l'intérieur des terre qui était menacé par les travaux d'un nouveau lotissement à False Narrows Bluff sur l'île de Gabriola. Eloignés au plus d'un kilomètre de False Narrows,16 sites au total, jamais répertoriés, furent découverts, en association avec un escarpement en escalier de falaises de grès, couvert par la forêt; on pouvait y trouver les caractéristiques tas de coquilles de l'intérieur des terres, de l'art sur roche (petroglyphes), des sépultures dans des fissures du rocher, et des abris sous roche ayant servi d'habitation. Peu de sites archéologiques avaient précédemment été identifiés à l'intérieur des terres si loin du rivage dans les Iles-Gulf du Sud, et on n'avait jamais étudié auparavant des sites d'une pareille rareté montrant une telle densité ou diversité d'activités liées à un peuplement ancien. Au début, les archéologues pensèrent qu'il s'agissait de sites récents vieux d'un millier d'années tout au plus; ils ne s'attendaient pas à apprendre que la datation d'échantillons par la méthode du Carbone-14 pratiquée plus tard montrerait que ce paysage archéologique s'étendait dans le temps sur une période d'un millénaire, commençant il y a deux à trois mille ans.
Des emplacements similaires d'ensembles de sites archéologiques situés à l'intérieur des terres existent sur plusieurs montagnes de l'île de Salt Spring. En 1988, des fouilles archéologiques sur l'un de ces tas de coquilles de l'intérieur des terres de l'île de Salt Spring furent organisées sur les pentes de Mount Tuam. Ces fouilles archéologiques furent pratiquées en tant qu'action de sauvetage avant que des travaux d'extraction de gravier n'aient complètement détruit le site en préparation d'un futur lotissement. La carrière était située sur une terrasse plate et élevée surplombant Fulford Harbour; depuis des années, les résidents de l'île récupéraient sur ce site des objets fabriqués, dont une rare coupe représentant un humain assis ainsi que d'autres objets peut-être à usage cérémoniel. Les portions restantes du site furent mises à jour par les archéologues en 1988, elles représentent un dépôt sratifié de coquilles, anciennement important et dont la profondeur variable peut atteindre 0.80 m. La structure et la profondeur du site montraient que le site avait été utilisé de manière répétitive sur une longue période. La diversité des coquillages, des poissons, et d'autres restes d'animaux ainsi que les différents types d'objets et leurs différentes étapes de fabrication suggéraient que toute une gamme d'activités de peuplement s'étaient déroulées à cet endroit. Deux datations par la méthode du Carbone-14 estimèrent que le site de tas de coquilles de Mount Tuam datait d'environ deux millénaires et fut occupé pendant une durée de quatre cents ans. Exception faite de son emplacement qui donne à réfléchir, le site de Mount Tuam peut être considéré comme représentatif de nombreux autres sites de tas de coquilles découverts dans les Iles-Gulf du Sud.
L'existence de tels tas de coquilles à l'intérieur des terres et au sommet de montagnes sur l'île de Salt Spring ainsi que sur d'autre Iles-Gulf du Sud lance un défi à notre compréhension habituelle de la culture ancienne des Salish de la Côte. Bien qu'au fil des années le public ait beaucoup spéculé sur les explications possibles de l'emplacement de ces tas de coquilles à l'intérieur des terres (y compris les fluctuations du niveau de la mer dans le passé, l'importation de coquilles pour servir d'engrais pour les jardins, et même du remblai pour la construction de routes), le débat académique cherchant à savoir pourquoi les civilisations du passé avaient choisi de s'établir à des emplacements situés si loin à l'intérieur des terres et à des altitudes aussi élevées reste un problème archéologique largement inexploré.
Il est clair que durant les derniers cinq mille ans ou plus, les niveaux successifs de la mer étaient inférieurs au niveau actuel. Bien qu'il soit possible qu'il existât des sites archéologiques à haute altitude datant du début de la période post-glaciaire, les quelques sites de tas de coquilles situés à l'intérieur des terres à avoir été datés par la méthode du Carbone-14 datent d'une période plus récente, entre deux et trois mille ans dans le passé. Par conséquent, d'autres explications que les fluctuations du niveau de la mer au cours des temps doivent être prises en considération pour expliquer l'emplacement de beaucoup de ces sites de tas de coquilles situés à l'intérieur des terres. Il y a de plus en plus de preuves archéologiques et ethnographiques tendant à démontrer que les réponses sont probablement plus dynamiques, offrant l'opportunité d'une appréciation neuve de la complexité de l'histoire ancienne dans les Iles-Gulf du Sud et de la manière selon laquelle les populations Salish de la Côte d'avant le contact et contemporaines percevaient leur paysage culturel.
Parmi les nombreuses hypothèses sur lesquelles les archéologues ont spéculé, l'idée la plus commune est que ces tas de coquilles situés à l'intérieur des terres constituaient des sites défensifs - des postes d'observation pour des sentinelles ou bien des lieux de refuge pour des villageois de la côte en période de guerre. Le site sur Mount Tuam indique de façon certaine que les populations du passé se livrèrent à des activités de peuplement durables et diversifiées. On sait que la période culturelle actuelle, connue sous le nom de Phase Marpole (de 2500 à1000 Années Radio-Carbone Avant le Présent,1950 après J.C.) (Radiocarbon Years Before Present, A.D.1950), est une période d'accroissement de l'activité et des intéractions régionales dans la région du Détroit de Géorgie, ainsi que d'expansion des relations sociales et économiques à travers le Sud-Est de l'Ile de Vancouver et de la basse vallée du fleuve Fraser. Sachant celà, peut-être que ces tas de coquilles de l'intérieur des terres sur les montagnes de Salt Spring prouvent l'augmentation des intéractions régionales durant la Phase Marpole, non pas fondées seulement sur le commerce et les échanges mais de plus en plus sur le conflit social et la guerre.
Une hypothèse de remplacement voudrait que ces sites de tas de coquilles de l'intérieur des terres soient la preuve de l'utilisation des ressources de l'intérieur par les populations du passé dans des environnements de hautes terres et de montagnes. Les écosystème de prairies à chênes de Garry des Iles-Gulf sont bien connus pour avoir subi une exploitation intensive de la part des populations historiques de Salish de la Côte qui y récoltaient la Camassie de Cusick et d'autres plantes à racines riches en glucides. Selon ce scénario, les sites de tas de coquilles à l'intérieur des terres auraient pu jouer le rôle de campement d'été pour de petits groupes familiaux, travaillant à regrouper, préparer et mettre en conserve les ressources collectées depuis le début du printemps jusqu'à l'été. De petites quantités de coquillages et d'autres ressources marines y auraient été transportées depuis la côte pour servir de nourriture pendant ces déplacements en montagne, lesquelles coquilles se seraient accumulées au fil du temps en importants dépôts. Cependant, cette hypothèse de l'"utilisation traditionnelle" n'explique pas de manière adéquate la raison pour laquelle la chronologie des quelques sites de tas de coquilles de l'intérieur des terres à avoir été fouillés semble se superposer étroitement à la Phase Marpole. Si ces tas de coquilles situés à l'intérieur des terres étaient associés aux activités des Salish de la Côte ramassant d'importantesquantités de ressources dans un environnement d'altitude sur une longue période, on pourait s'attendre à ce que la chronologie de l'utilisation de ces sites démontre une utilisation à long terme du paysage sur des milliers d'années et se prolongeant jusqu'à la période historique. Il faut reconnaître que les éléments de preuve datés par la méthode du Carbone-14 sont actuellement limités et qu'un complément d'exploration de cette hypothèse serait précieux.
Faisant contraste avec ces points de vue,cependant, un rapport publié récemment spécule à propos du fait que la découverte d'une coupe de pierre zoomorphe dans un tas de coquille de l'intérieur des terres à Sechelt indiquerait que le site aurait pu ne pas être utilisé à des fins domestiques mais plutôt à des fins religieuses "chamaniques" au cours de la Phase Marpole. Bien que cette thèse ne soit pas solidement étayée, l'idée qu'il puisse y avoir une finalité cérémonielle ou rituelle au choix de l'emplacement de ces sites mérite une attention académique plus rigoureuse. Une direction de recherche intéressante à considérer serait basée sur l'idée que le paysage dans lequel ces sites de tas de coquilles de l'intérieur des terres étaient placés revêtait une signification symbolique pour les anciennes populations Salish de la Côte.
Pour la plupart des habitants de la Colombie Britannique, le paysage est dépourvu de toute présence historique profonde. Dans la culture des Premières Nations, cependant, les terres sont de riches paysages chargés d'histoire, impreignés d'antiques liens familiaux, d'histoire culturelle, et d'événements mythiques. De nos jours, de nombreux Salish de la Côte considèrent les montagnes du Sud-Est de l'Ile de Vancouver et des Ile-Gulf du Sud comme des"sites du patrimoine" dépositaires d'une signification intangible et sacrée pour leur culture. La tradition orale désigne les montagnes comme d'antiques lieux où les premiers Ancêtres descendirent du Monde du Ciel, et des lieux mythiques au temps de la création quand le Transformeur changeait les êtres humains et non-humains en éléments du paysage. L'ethnographe Charles Hill-Tout transcrivit au début du siècle une version d'un mythe Salish de la Côte bien connu, qui explique spécifiquement l'existence mythique de "coquilles" vues sur les sommets des montagnes de l'île de Salt Spring. D'après ce récit, Sqaleken "Le garçon aux yeux d'éclair" acquit des pouvoirs non-humains tellement puissants qu'il fut contraint de se retirer lui-même de la société des hommes et alla resider sur les montagnes de l'île de Salt Spring. Sqaleken demanda à son oncle de ramasser sur une plage des environs une pleine pirogue de coquilles de palourdes brisées et de les amener au sommet de la montagne pour en garnir une source d'eau fraîche. L'informateur Salish de la Côte de Hill-Tout's expliqua que les coquilles "sont encore visibles de nos jours au sommet de la montagne". Donc, les Salish de la Côte au cours de la période historique avaient certainement connaissance de l'existence d'anciens tas de coquilles sur les montagnes de l'île de Salt Spring et leur attribuaient une origine mythique.
Les anciennes populations Salish de la Côte durant la période Marpole percevaient-elles de façon similaire les montagnes comme étant des lieux puissants et mythiques empreints de signification symbolique pour leur culture? Leur perception culturelle de ces paysages montagneux façonna-t-elle les idées qu'ils avaient sur la manière d'utiliser la terre? L'utilisation de sites de tas de coquilles à l'intérieur des terres était-elle moins importante que l'acte symbolique de positionner ces dépôts de coquilles dans le paysage culturel plus large constitué par la montagne elle-même?
Je crois que la clef de la compréhension de ces sites gît enfouie dans le paysage dans lequel ils sont situés. Ces tas de coquilles de l'intérieur des terres ne sont pas des sites isolés, mais ils sont associés à tout un réseau de sites archéologiques à l'intérieur des terres. A travers la région du Détroit de Géorgie toute entière, ces sites de l'intérieur des terres semblent être concentrés dans des paysages spécifiques. C'est le contexte archéologique de ces sites, les relations qu'ils ont entre eux, et leur relation au paysage plus large de la région qui permettront enfin de commencer à comprendre ces lieux. Aujourd'hui, la nature de ces tas de coquilles de l'intérieur des terres reste inexpliquée.
Les Iles-Gulf du Sud sont un trésor national pour le patrimoine naturel unique qu'elles représentent, leurs écosystèmes en danger et leurs espèces rares menacées. Le patrimoine culturel riche et menacé des Iles-Gulf du Sud a malheureusement reçu beaucoup moins de reconnaissance publique. Le nombre croissant des lotissements et des aménagements met en péril l'appréciation par le public de cet antique paysage. Alors que l'on reconnait à ces lieux du patrimoine chargés d'histoire une immense valeur scientifique et culturelle, certaines personnes dans le public continuent à dénigrer activement ces sites en les qualifiant de "remblai importé pour construire des routes". Il existe une longue tradition en Colombie Britannique d'ignorance, de négation et de destruction délibérée des liens des Premières Nations avec leur terre. En cette ère moderne de réconciliation, je crois que l'île de Salt Spring doit être perçue comme un lieu chargé d'antiquité, façonné par des générations successives d'expérience humaine, jadis un centre majeur dans la vie des Salish de la Côte. Dans cette perspective culturelle, l'île de Salt Spring commencera à reconnaître ces terres comme n'étant pas seulement un lieu chargé de signification historique pour les populations Salish de la Côte, mais aussi un paysage culturel vivant, un lieu impreigné de signification symbolique pour l'identité culturelle moderne des Salish de la Côte.
ERIC MCLAY, M.A. (UBC 1999) est un archéologue spécialisé dans l'archéologie de la Côte du Nord-Ouest-Pacifique. Eric a travaillé à de nombreux projets de recherche archéologique dans les Iles-Gulf du Sud au cours de la décennie écoulée, et porte un très grand intérêt professionnel à l'intégration des Premières Nations dans la gestion des ressources du patrimoine. Il vit actuellement à Ladysmith et travaille comme consultant archéologique indépendant, pour le compte des groupes locaux de Premières Nations dont fait partie le Groupe du Traité Hul'qumi'num.
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