La communauté japonaise de Salt Spring.
Un chapitre du livre "Salt Spring: The Story of an Island" de Charles Kahn (Harbour Publishing, 1998)

Dates importantes
On rencontre peu d'individus de descendance japonaise sur Salt Spring aujourd'hui, et le cas échéant, ce seraient plutôt des touristes. Pourtant, en 1939, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, soixante-dix-sept canadiens japonais vivaient sur l'île. Mais pour qui cherche des renseignements à leur sujet, la tâche est presque impossible. C'est en particulier parce que le gouvernement du Canada, craignant que le Japon n'attaque, redoutait que les canadiens japonais ne collaborent avec leur mère patrie. Ils furent donc déportés dans des camps loin des côtes, en Colombie Britannique et dans d'autres provinces.
Ces événements furent très pénibles pour les canadiens japonais. Peu d'entre eux seulement retournèrent sur la côte. Peut-être parce que le gouvernement canadien leur avait formellement interdit d'y revenir. En fait, la plupart d'entre eux ne possédaient plus rien justifiant le retour: en 1943 les agents du gouvernement avaient saisis et revendus leurs maisons et tous leurs biens sous l'égide de décrets dans le cadre de la Loi sur les mesures de guerre. L'indifférence des anciens amis et des voisins, dont certains profitèrent des circonstances, ne fit qu'exacerber le désarroi des canadiens japonais. Une seule famille de Salt Spring famille, les Murakami, revint sur l'île pour y demeurer. L'information que nous détenons nous vient surtout de la matriarche, Kimiko Murakami, et de sa fille Mary.

Les Premiers venus
Les premiers japonais à toucher le sol du Canada sont arrivés à Victoria en 1877. Les suivants, des hommes pour la plupart, n'affluèrent en C.B. que plus tard, sur la fin du 19ème siècle. Tout comme les immigrants chinois, ils furent souvent l'objet de préjugés au Canada. Entre autres, lorsqu'ils tentèrent de voter, les japonais n'y furent pas autorisés. En outre, en 1895, la chambre de la Colombie Britannique fit passer une exception à la loi sur les élections provinciales interdisant le droit de vote à tous les asiatiques. (Ce droit ne fut rétablit qu'en 1949.) En 1907, le gouvernement canadien persuada le Japon de ne pas autoriser plus de 400 hommes par an à immigrer au Canada. Nombre qui fut réduit à 150 en 1928. Les japonais n'avaient pas le droit d'acheter des terres de la couronne, mais rien ne les empêchait d'acheter de la terre de particuliers. En raison du fait qu'on leur refusait ces libertés, ils n'avaient pas le droit d'enseigner ni de travailler dans la fonction publique. Les seuls emplois qui leurs étaient accessibles étaient des emplois de manœuvres, de serviteurs, ou des emplois dans l'industrie primaire comme la pêche, la foresterie, les fermes et les mines, pour lesquels on les rémunérait beaucoup moins que les non- japonais qui faisaient le même travail.

Le recensement de 1891 sur l'île de Salt Spring ne mentionne aucun résident d'origine japonaise. Cependant, quatre ans plus tard, dans son pamphlet sur l'essor de Salt Spring Island, le révérend E. F Wilson mentionne qu'il y en avait dix. Wilson y fait aussi allusion dans son feuillet d'informations, "Salt Spring Island Parish and Home". En août 1896, par exemple, il écrit:

"Plusieurs résidents de race blanche accompagnés d'un grand nombre de Japs [sic] sont partis pour la pêche au saumon dans le fleuve Fraser. (Août 1896)

Mr.Kinso, un de nos amis japonais, transforme les Douglas taxifoliés en matériel destiné aux mines du Mexique, et en pylônes pour les embarcadères et les ponts en Chine. Cela donnera lieu à un va et vient de navires, et nombre d'ouvriers de race blanche et de Japs sont embauchés au camp." 59 japonais vivant à Salt Spring sont enregistrés lors du recensement de 1901 comme pêcheur, manœuvre, cuisinier, ouvrier agricole. Nombre de japonais de Salt Spring gagnaient leur pain en travaillant "au jour le jour" à la campagne pour les blancs car ils avaient très bonne réputation - et ne coûtaient pas cher. Les commentaires de Leonard Tolson, arrivé à Salt Spring en 1889, font l'éloge des qualités et de la probité propres aux ouvriers japonais:

"J'ai des Japs comme employés, et j'ai fini par apprécier leurs qualités. Ils sont très efficaces, et dévoués à l'employeur. (L'un d'entre eux, Yama, a même passé la nuit sur le toit avec un seau d'eau parce qu'il y avait un feu de forêt alentour. Et nous étions absents.)"

Omadan et sa femme travaillent à la ferme Ruckle.
Le rév. E. F. Wilson avait noté un fait divers de la sorte en 1898 quand un passant japonais avait sauvé la vie de Jonathan Chivers, qui se trouvait coincé sous une grume sur sa propriété isolée de Long Island (aujourd'hui Wallace Island), au nord-est de Salt Spring, dans la passe de Trincomali.

Cependant, bien que la main d'œuvre japonaise et chinoise fut un atout majeur aux champs, en forêt et au moulin, ils ne furent jamais les bienvenus pour certains membres de la communauté. On le voit dans l'article suivant du Cowichan Leader, en 1914:

"Une autre vague d'orientaux vient d'arriver cette semaine. Douze chinois habitent Ganges, ce qui veut dire qu'on y verra bientôt une autre blanchisserie. Quand on pense au futur développement économique de la communauté, on doute qu'il s'agisse là d'une acquisition souhaitable."

La plupart des japonais vivaient et travaillaient au nord de l'île, mais pas tous. Kyrle Symons, qui enseignait à l'école de Beaver Point en 1910, avait noté dans son ouvrage "The Amazine Institution" que J. H. Monk employait des japonais et que Symons lui-même troquait des leçons pour le l'ouvrage:

"Il venaient me voir après la nuit tombée, pour apprendre à lire dans un livre d'enfants; en retour il coupaient et entreposaient un joli tas de bois de chauffage pour nous tous les dimanches. Et ils s'intéressaient beaucoup au bébé. J'ai des photos de ces gens-là, et de certains objets qui les accompagnaient, qui sont aussi fort précieux ma foi."

Il y avait aussi un groupe de japonais installé près de Musgrave Landing. Dans ses souvenirs, un résident de Musgrave, Walmus Newman, le situait juste au sud de la ceinture de terres de la couronne, non loin de l'embarcadère gouvernemental:

"En 1929, il y avait un groupe de japonais qui comptait bien 60 bûcherons." On trouve un figuier sur place, sans doute le fruit des figues moisies jetées par le cuisinier du camp japonais.

La cartequi accompagne les documents mentionne JAP CAMP, juste au sud des terres de la couronne en question, près de Musgrave Landing. On a aussi trouvé des vestiges de travailleurs japonais itinérants qui s'embauchaient chez les pionniers du sud de l'île, comme ceux qui défrichèrent la terre de la famille McLennan en 1882.

Mais la famille japonaise la plus célèbre de Salt Spring est la famille Murakami. Les parents de Kimiko Murakami, Kumanosuke et Riyo Okano, arrivèrent au Canada en 1896. Ils s'installèrent d'abord à Steveston, un port de pêche à l'embouchure du fleuve Fraser, qui fait aujourd'hui partie de Richmond. Les Okano, mari et femme, gagnaient leur pain à la pêche, et ils finirent par posséder une flottille de cinq bateaux de pêche. En 1904, quand Kimiko vit le jour, la famille Okano se rendait fréquemment à Salt Spring où l'on s'alimentait en bois de chauffage en coupant les grumes échouées sur les plages. Kimiko se souvenait d'avoir vécu à Duck Bay (alors nommée Dock Bay), au nord de Vesuvius, vers 1909. Elle raconta comment, à l'âge de 5 ans, elle barrait le bateau de la famille pendant la traversée du détroit de Georgia et de Porlier Pass pour toucher à Salt Spring où se trouvait la demeure familiale. (Tous les membres de la famille, y compris les enfants, prenaient part aux affaires de la famille).

En ce temps-là, il y avait cinq petites maisons à Duck Bay, dont tous les propriétaires étaient d'origine japonaise. Les Okano, leurs deux filles, et un pensionnaire, M Negoro, vécurent dans une de ces maisons pendant deux ou trois ans. La famille Okano déménagea ensuite à Nanaimo où Riyo Okano ouvrit une confiserie, tandis-que la famille vivait sur une sorte de péniche ou de chaland comme on en voit fréquemment sur la côte.. En 1910, la sœur de Kimiko tomba d'un des bateaux de pêche et se noya. Elle n'avait que deux ans. Un an ou deux plus tard, la maison-péniche fut détruite par le feu. Pour oublier leurs malheurs, la famille Okano partit en vacances au Japon.
Six mois plus tard, Kumanosuke Okano revint au Canada, sans Riyo, qui devait bientôt accoucher de son troisième enfant.. Après l'accouchement, Riyo regagna le Canada avec son bébé, laissant derrière Kimiko et sa sœur en compagnie de leur grand-mère. Les deux filles éprouvèrent beaucoup de chagrin d'être ainsi laissées pour compte par leurs parents. (À l'âge de 90 ans, Kimiko n'avait toujours pas pardonné à sa mère de l'avoir laissée au Japon.) Ce fut en mars 1919 que Kimiko et sa sœur purent enfin regagner le Canada. La famille s'installa d'abord quelques temps à Crofton, avant de regagner Salt Spring un an plus tard.
En décembre 1919, elle vendit trois de ses bateaux pour financer l'achat d'une propriété de 20 ha sur Salt Spring. Le temps faisant, la propriété s'élargit pour atteindre 80 ha, couvrant du fond de Booth Bay vers l'est jusqu'à Sharp Road et au-delà de Rainbow Road. Ils se livrèrent dès lors à l'agriculture plus qu'à la pêche qu'ils abandonnèrent pour de bon vers 1924. Ils cultivaient les tomates dans une serre immense, tout comme d'autres fermiers japonais le faisaient dans les îles alentour. La serre de la famille Okano atteignit bientôt les proportions de 180 pi. x 300pi. Puis il y eut un second bâtiment de 98 pi. x 150 pi. La famille vendait ses framboises, ses fraises et ses légumes chez A. P. Slades, un grossiste en primeurs de Victoria. Au début, la famille Okano seule habitait sur Sharp Road, mais ils eurent bientôt des voisins.

Kimiko éprouvait des difficultés à l'école, où il lui fallut réapprendre l'anglais après son séjour au Japon. Elle fut inscrite à l'école Central et se souvint d'avoir eu Mary Gyves (épouse Brenton) comme institutrice. Elle se souvint aussi avoir été la première femme à conduire un véhicule automobile sur Salt Spring, en 1923. Elle livrait les oeufs au magasin Mouat's dans le camion Modèle T de ses parents, et semait la panique sur son chemin.

En 1925, Kimiko retourna au Japon pour y célébrer le 85ème anniversaire de sa grand-mère. C'est là qu'elle fit la connaissance de Katsuyori Murakami, et les familles firent tôt d'organiser les noces. Le jeune couple vint s'installer au Canada, où Katsuyori reçut le statut d'immigrant sous caution, subventionné par les parents de Kimiko pour lesquels il devrait travailler pendant cinq ans.
En 1932, les Murakami achetèrent 7 ha adjacents à la propriété Okano au bout de Sharp Road. Katsuyori et Kimiko semèrent 3 acres d'asperges et trois acres de fraises. Leurs primeurs, de première qualité, finissaient souvent dans les cuisines de l'hôtel Empress à Victoria. Leur poulailler comptait environ 5 000 volatiles dont ils vendaient les oeufs au magasin Mouat's de Ganges, qui les vendait ensuite à Victoria.
Mais nul échapperait aux épreuves des années 30. Et la Grande Dépression n'épargna personne. Kimiko se souvenait des gens qui venaient mendier chez les Okano, qui offraient souvent des volailles et des oeufs à leurs voisins dans le besoin. Mais la charité de la famille Okano allait beaucoup plus loin. Quand il fallut agrandir l'école consolidée de Salt Spring à Ganges, vers 1940, les familles Okano et Murakami offrirent de l'argent, tandis que les japonais moins bien nantis offraient chacun une semaine de main d'œuvre. Pour Manson Toynbee, les japonais de Salt Spring ont toujours été "très sensibles à la collectivité".
D'autres familles de canadiens japonais vivaient aussi au nord de l'île où ils pratiquaient différents métiers. En fait, nombre d'entre eux y étaient déjà installés avant que les Okano n'y achètent leur terre, en 1919. Entre autres, il y avait Junichi Izumi et ses deux fils qui vivaient et travaillaient au domaine de Harry Bullock. (Kimiko Murakami n'oublia jamais la gentillesse de M. Bullock, qui se liait volontiers d'amitié avec tous les gens d'origine japonaise.) Nakazo et Hatsu Ito, qui vivaient au nord de l'île près de Fernwood, élevaient environ 1000 poulets dans leur poulailler, et ils vendaient aussi leurs oeufs chez Mouat. Les Shimoji vivaient déjà à Vesuvius en 1912. Les Tasaka étaient pêcheurs à Steveston en été, et en hiver, ils regagnaient leur propriété de l'avenue Seaview ou M. Tasaka travaillait alors comme menuisier. (En été, soixante ans plus tard, on pouvait encore voir pousser ce légume japonais qu'on appelle ici le fuki, la pétasite officinale, où les Tasaka l'avaient planté.) La famille Tasaka eut 25 enfants, dont 18 survécurent. Ils retournèrent un jour au Japon avec leurs trois derniers, ou Mme Tasaka vécut jusqu'à l'âge de 92 ans.
Parmi ceux qui arrivèrent à Salt Spring après les Murakami, nombre d'entre eux portaient le même nom. (Murakami est aussi courant au Japon que Smith en Angleterre), mais nul d'entre aux n'étaient de même souche. Par exemple, Morihei Murakami, charpentier de marine, arriva vers 1921. Il épousa Sukino Okano, la demi-sœur de Kimiko, et il installa une serre à tomates sur sa propriété située entre Sharp Road et Canal Road. Un autre Murakami, Tsunetaro Murakami, vivait sur une propriété de 10 ha aux alentours de ce qu'on appelle aujourd'hui Wildwood Crescent, où il fabriquait du tofu. Les Nakamura, qui vivaient sur Bittancourt Road, opéraient une blanchisserie à domicile avant de déménager pour Victoria en 1937. Torazo Iwasaki avait un bateau de pêche, et cultivait les légumes, comme les pois mange-tout qu'il vendait au marché japonais de Vancouver. Il vivait avec son épouse Fuku et leur cinq enfants sur une propriété de 259 ha qu'il avait acheté vers la fin des années 30, qui s'étalait du nord de Vesuvius presque jusqu'à Simson Road, dont 5 km en bord de mer le long de ce qu'on appelle aujourd'hui Sunset Drive.
Certains membres de la famille Mikado reviennent de temps à autre à Salt Spring pour rendre visite à de vieux amis. Masukichi Mikado n'avait que 17 ans en 1902 quand il quitta Hiroshima pour aller travailler dans les plantations de cane à sucre d'Hawaii. Trois ans plus tard il vint s'installer à Chemainus, en C.B. Il retourna au Japon en 1914 pour y épouser Tsutayo Okada. Le couple revint à Chemainus cette année-là, puis ils s'installèrent sur Salt Spring où Masukichi s'embaucha chez Harry Bullock. En 1936, les Mikado acquirent leur première propriété sur Salt Spring, sur Norton Road, où ils bâtirent leur maison et installèrent une blanchisserie, et où ils eurent sept enfants. Bob Rush n'oublia jamais Mary Mikado, qui travaillait pour ses parents, et qui l'avait élevé. En 1942, le gouvernement du Canada expédia la famille Mikado en Alberta, où certains de leurs fils vivaient encore sur la fin des années 90.


La descente aux Enfers et la remontée.
La vie des canadiens japonais fut anéantie par le bombardement de Pearl Harbor par le Japon le 7 décembre 1941. Presque aussitôt, le gouvernement fédéral déclara la guerre au Japon et confisqua quelques 1200 bateaux de pêche dont les propriétaires étaient d'origine canadienne japonaise. À l'époque, les gens redoutaient que les canadiens d'origine japonaise ne transforment cette flotte de pêche en marine de guerre et ne s'emparent de la Colombie Britannique.
La population de la Colombie Britannique prit peur. On demanda au gouvernement fédéral d'évacuer tous les résidents d'origine japonaise qui vivaient sur la côte, et le gouvernement réagit promptement. Le 26 février 1942, sous l'égide musclée de la Loi sur les mesures de guerre, le gouvernement entreprit d'expulser "toute personne d'origine japonaise" à 160 km au moins de la "zone protégée" de la côte. Dans les îles du Golfe, comme partout ailleurs, tous les individus d'origine japonaise furent dépouillés de leurs terres, de leurs maisons et de leurs biens personnels, pour se voir internés dans des camps à l'intérieur des terres de la C.B. ainsi qu'ailleurs au Canada. La description suivante de l'évacuation fut écrite par certains des déportés.
"Les canadiens japonais de la côte furent rassemblés comme du bétail dans un centre de tri dans les bâtiments d'élevage de Hastings Park de Vancouver où les conditions étaient barbares et honteuses. Nombre de familles furent désunies et les hommes envoyés aux travaux forcés dans des camps des Rocheuses. Les femmes et les enfants laissés derrière durent s'adapter aux conditions pénibles et inhumaines et vivre dans l'incertitude. Les hommes qui refusaient d'être séparés de leur famille furent internés dans les camps de prisonniers de guerre de l'Ontario. On créa en grande hâte des camps de concentration à l'intérieur des terres de la C.B. Des milliers de personnes furent alors logées dans des centaines de baraques minables.
On ne permit au japonais de n'emporter que ce qu'ils pouvaient porter eux-mêmes. Ils durent donc laisser derrière leurs demeures, leurs véhicules et tous leurs biens personnels. Nombre de maisons furent ensuite pillées. Ce qui restait de biens fut rapidement liquidé par le gouvernement pour une fraction de leur valeur. Les familles Okano et Murakami échappèrent pas à ce sort. Ils perdirent tout ce qu'ils avaient!

Beaucoup de gens sur l'île de Salt Spring furent très embarrassés et fort peinés du traitement qu'on infligeait à leur voisins d'origine japonaise. Voici comment Manson Toynbee se remémora les évènements:
"Une des choses qui me toucha le plus fut ce qui arriva après l'entrée en guerre du Japon. Cela commença par l'inquiétude de ce qui pourrait advenir de la côte de la C.B., et puis il y eut le bombardement de la côte de l'île de Vancouver. Avec les pannes d'électricité, n'est-ce pas. On organisa la vigile anti-aérienne et les P.E.R. La Croix Rouge se mit au travail. Nous avions les réservistes de la milice des Canadian Rangers de la côte ouest.
Mais la partie qui m'a le plus ébranlé, c'est l'expulsion - ou "réhabilitation" - quelque chose du genre - des résidents d'origine japonaise de l'île. Ce qui me dérangeait beaucoup pour nombre de raisons. D'abord, c'étaient des gens honnêtes, et qui travaillaient dur. Ils avaient aussi appuyé bien des projets comme la construction de la nouvelle école et celle de l'église St George. Ces gens-là qui avaient un sens aigu de la collectivité.
Et le pire, c'est qu'il n'y avait pas grand monde pour leur dire au-revoir. Je ne l'oublierai jamais. J'étais là avec mon père. On était à l'embarcadère de Ganges. Il n'y avait pas grand monde à vrai dire. Je crois que bien des gens étaient déchirés par ce qui arrivait. Ils craignaient peut-être de craquer, s'ils étaient venus.
Mais on les emmena, et cela m'a vraiment secoué."

La peur. Authentique et non fondée.
Toute personne ayant vécu en Colombie Britannique pendant des années 20 et les années 40 fut témoin de la peur que beaucoup de monde ressentait à l'égard des asiatiques, en particulier des japonais qui avaient bien réussi au Canada. Forte d'un taux de naissance double de celui de la province en général, la communauté des japonais canadiens avait connu tout un essor. Sur l'île de Mayne par exemple, un tiers de la population était japonaise. Leur prospérité était mal acceptée, surtout pendant la Grande Dépression quand le chômage fit rage.
Mais ce ressentiment, doublé de la peur, des canadiens japonais, fut exacerbé par les médias et par des déclarations insensées faites par des politiciens, comme en témoigne cette déclaration d'Alan Webster Neil, député de Comox-Alberni à la Chambre des Communes en 1922:

"Faut-il réagir tout de suite, tant que le Japon ne contrôle que la moitié de la Colombie Britannique, ou vaut-il mieux attendre 10 ans, jusqu'à ce qu'il absorbe, par la conquête passive, toute la Colombie Britannique, et qu'on aie des milliers de soldats entraînés dispersés en Colombie Britannique et dans les autres provinces au-delà des Rocheuses?"

Jusqu'aux journalistes de métier, comme l'Américain Walter Lippmann, dont les écrits dans le New York Herald Tribune en 1942 illustrait les mêmes sentiments:

"La Côte du Pacifique est en danger imminent d'une attaque concertée de l'extérieur et de l'intérieur et sans... Et si, depuis le début de la guerre avec le Japon, nous n'avons pas eu de sabotage substantiel sur la Côte du Pacifique... cela ne veut pas dire, comme certains se plaisent à croire, qu'il n'y ait rien à redouter. Mais bien plutôt qu'une attaque est bien préparée, qu'on attend le moment propice pour frapper, afin de causer le maximum de dégâts."

Le bombardement du phare d'Estevan, le 20 juin 1942, quelques mois après l'évacuation des canadiens japonais des côtes de la C.B., fit germer la peur, au sein du gouvernement, d'une invasion du Japon de la Côte du Pacifique. Toutefois, une telle attaque ne se répéta pas, et les hostilités locales se soldèrent seulement par quelques ballons incendiaires qui atteignirent la côte de C.B. quand le Japon lança sa campagne de ballons en 1945. En dépit de la peur ressentie par la population, il n'y eut jamais la moindre collaboration entre les canadiens japonais et le Japon pendant la guerre. Nul canadien japonais, y compris parmi tous les pêcheurs, ne fut jamais inculpé pour trahison.

Mais même après la guerre, les canadiens japonais ne furent pas autorisés à regagner la côte avant le mois d'avril 1949. Le gouvernement leur avait servi un ultimatum aux termes duquel ils avaient le choix soit de s'installer n'importe où au pays à l'est des Rocheuses, soit d'être déportés au Japon. Il y eut malgré tout quelques exceptions. Le gouvernement autorisa Victor et Evelyn Okano, le frère et la belle-sœur de Kimiko Murakami, à regagner Salt Spring avec leurs deux enfants pour des raisons médicales. Les vieux Okano, les Mikado, et la famille de Katsuyori Murakami furent envoyés dans une plantation de betteraves à sucre en Alberta. En 1949, les Okano ouvrirent un restaurant à Cardston, en Alberta, mais Katsuyori Murakami voulait regagner Salt Spring où se trouvaient la tombe et les souvenirs de son fils décédé à l'âge de 6 mois. Katsuyori espérait aussi récupérer sa propriété, et concrétiser de la sorte le rêve qu'il avait nourri pendant des années. Les Murakami économisèrent, et malgré les objections de Kimiko, ils revinrent à Salt Spring en 1954, où ils achetèrent la propriété que la famille occupe encore aujourd'hui, sur Rainbow Road. Leur arrivée coïncida presque avec le départ de la famille du frère de Kimiko, qui avait décidé de déménager à Victoria.
Parmi les autres canadiens japonais déportés de Salt Spring en 1942 se trouvait Etsujiro Takebe, un vieux garçon qui revint dans l'île vers 1950 mais qui mourut dix-huit mois plus tard à l'hôpital Lady Minto. Les Numajiri, les Hirano, et les Nakamura aboutirent à Toronto. Les familles Inouye et Mikado furent déportées en Alberta. La famille de Morihei Murakami s'installa en Alberta et en Saskatchewan. Tsunetaro Murakami regagna le Japon, comme de nombreux membres de la famille Ohara dont un seul membre regagna la région de Vancouver. Torazo Iwasaki refusa de se plier au sort: il intenta un procès contre le gouvernement pour la perte de sa propriété de Salt Spring. La cour trancha en sa faveur, lui octroyant plus qu'il ne demandait. Mais Iwasaki n'accepta pas l'évaluation faite de sa propriété, et il mourut dans l'amertume.
Le retour des japonais n'était pas bien vu dans les îles du Golfe, comme en témoigne Marie Elliott, de l'île de Mayne, dans: More Tales From the Outer Gulf Islands, p 182.
"Nombre de japonais souhaitaient récupérer leur propriété ou acheter de la terre d'autres propriétaires. (Le Soldier Settlement Board avait acheté les propriétés des japonais et les avait revendues aux anciens combattants qui revenaient de la guerre.) Mais un certaine réticence envers le retour des japonais avait pris racine. Nul ne voulait être le premier à leur vendre de la terre.
Quand la famille Murakami regagna Salt Spring en 1954, ils furent choqués non seulement de constater que le gouvernement avait vendu leur propriété et tous leurs biens personnels, mais aussi de constater que le ressentiment -et la discrimination était encore bien vivants dans l'île. Mary (Murakami) Kitagawa fit remarquer que sa sœur, Rose, l'une des élèves les mieux notées de sa classe à l'hôpital général de Vancouver, s'entendit dire qu'elle n'était pas qualifiée pour travailler comme infirmière à l'hôpital Lady Minto de Salt Spring. Rose quitta l'île, termina sa maîtrise aux universités McGill et de Boston, et elle devint la vice-présidente des Sciences Infirmières des Hôpitaux des Sciences de la santé de l'Université de la Colombie Britannique. De son côté Mary, forte d'un diplôme de l'université de Toronto, se fit dire que les enseignants japonais étaient indésirables dans les écoles de l'île. Elle quitta aussi Salt Spring et devint professeure à l'école secondaire de Kitsilano, à Vancouver. L'aînée des filles Murakami, Alice Tanaka, partit pour la Californie avec son mari, Ted; et le cadet de la famille, Bruce, vécut à Vancouver où il ouvrit bientôt deux magasins d'électronique. Son frère, Richard, regagna Salt Spring en 1971, rejoignant sa mère et sa sœur Violet pour vivre sur la nouvelle propriété de la famille sur Rainbow Road. Pour lui, l'établissement de son garage de carrossier, aujourd'hui prospère, ne fut pas chose facile. Surtout à cause des préjugés qui avaient pris racine dans l'île. Toutefois, les Murakami réussirent fort bien, et ils font aujourd'hui partie intégrante et respectable de la collectivité.
Il existe un cimetière derrière Central Hall. On y trouve une section japonaise. Quand les Murakami regagnèrent Salt Spring, cette section était envahie par les ronces et la mauvaise herbe, les débris et les déchets, et toutes les inscriptions tombales avaient été vandalisées ou enlevées. Katsuyori Murakami se mit donc au travail. Il créa de nouvelles inscriptions et les plaça à côté des tombes, selon ses souvenirs. Ce sont là des inscriptions sobres, où sont d'abord inscrits le prénom et le nom de famille des défunts selon la tradition japonaise. Elles commémorent une époque où les canadiens japonais étaient chez eux sur Salt Spring.
Le décès de Kimiko Murakami en juillet 1997 fut souligné par un cérémonial collectif. L'Église Unie de Ganges débordait de plus de 250 fidèles venus se recueillir sur la dépouille d'une femme remarquable dont la vie illustrait le sort de la communauté japonaise de Salt Spring. Son décès touchait les communautés de pêcheurs et d'agriculteurs. Elle s'était affranchie des horreurs de la détention. Elle était devenue, pour la deuxième fois, une figure de proue de la communauté au sein de laquelle elle avait passé la majeure partie de sa vie. La foule, qui représentait toutes les couches sociales de l'île, chanta en chœur "We'll Sing in the Sunshine," ("Nous chanterons au soleil), un des cantiques préférés de Kimiko, et la réception qui suivit tourna en réunion des "anciens" célébrant la fin d'une ère douloureuse dans l'histoire de Salt Spring.